Poésie canadienne contemporaine

Utiliser la poésie canadienne contemporaine en classe

par John Oughton

Les poèmes commencent souvent en mémoire et se terminent en découverte.
–Glen Sorestad

Pour commencer

Plusieurs poèmes utilisent un procédé relativement simple ou un « truc » pour créer leurs effets. Comme le suggère M. Sorestad, plusieurs poèmes se fondent sur des souvenirs de famille, des images ou des évènements historiques. Comprendre le procédé aide à comprendre le poème puisque le lecteur possède alors une sorte de map qui lui permet de suivre les sauts imaginatifs de l’auteur, les associations inattendues ainsi que les autres surprises qui font de la poésie ce qu’elle est.

Dans un sens, c’est un peu comme la célèbre scène du film La société des poètes disparus lorsque le professeur M. Keating encourage ses étudiants à monter sur leur bureau. Il veut leur faire voir comment un changement de perspective ressemble à la lecture d’un poème alors que l’on voit soudainement le monde à travers les yeux de quelqu’un d’autre. Voyons comment on peut arriver, grâce à la poésie canadienne contemporaine à faire monter les élèves sur leur bureau.

L’approche que je vais vous suggérer peut être utile pour aider les élèves à comprendre un poème publié ainsi qu’à inspirer les élèves à se représenter le procédé avec un de leur propre poème. Les deux activités, bien sûr, sont complémentaires. En comparant la création de l’élève avec l’original, on peut s’apercevoir où la pratique, l’édition et l’expertise font la différence. On peut aussi réaliser que le poème original n’est pas un code littéraire impénétrable, mais qu’il possède une manière de fonctionner qui cré des effets. De la même manière, une chanson populaire utilise un tempo répétitif à la basse et à la batterie afin d’être accrocheuse, une autre utilisera de soudaines alternances entre des passages doux et des passages plus forts, une troisième aura du succès grâce au contraste entre une voix basse et éraillée et un choeur de voix douce et aiguë. Demandez à vos élèves s’ils peuvent nommer des chansons qui utilisent de tels procédés.

Pour vous montrer comment ceci peut fonctionner en classe, je vais vous présenter des extraits de 3 poèmes canadiens contemporains, chacun utilisant un procédé ou une technique sans équivoque. Vous pourriez d’abord expliquer le procédé à votre classe, mais vous pourriez aussi le leur laisser découvrir en leur donnant des copies sur papier et leur demandant de le lire à voix haute afin de se poser des questions telles que « Commet cela fonctionne-t-il? » « Y a-t-il des répétitions de phrases? » « Si vous dessiniez un diagramme du développement du poème, à quoi ressemblerait-il? »

Extrait numéro un

IDEÉE POUR UN POÈME

C’est une semence donnée

Et le sol doit être préparé
pour inspirer sa croissance :
labourré un terreau fertile
éclairci par l’aération
des vers de terre
rendue granuleuse et riche
par les résidus des
autres années autres récoltes

Elle a besoin d’un jardinier
toujours présent
émondant méticuleusement
la plante robuste
qui propulse de vertes pousses
vers le ciel
rêvant en elle-même
une floraison parfaite

-- Doris Hillis

Voici un exemple de la technique de “métaphore prolongée » ou « analogie ». Dans le cas présent, la deuxième partie de la métaphore ou analogie est exprimée dans le titre. On s’attend à ce que le lecteur fasse un lien entre l’imagerie de jardinage et l’idée de donner naissance au poème. Demandez à vos élèves comment les étapes de jardinage décrites se comparent à l’écriture créative d’un poème. Qui est le « jardinier »? Qui ou qu’est-ce qui peut jouer le rôle de ver de terre? Comment nos mémoires nous fournissent-elles des « autres années autres récoltes » qui ajoutent à la croissance créative?
Si vous voulez faire un atelier d’écriture de et exercice, demandes aux élèves de choisir une activité, un art ou un artisanat qu’ils connaissent bien, résumez-en les étapes et comparez-le à un autre genre de procédé uniquement par son titre. Vous pourriez esquisser sur le tableau comme ceci, pour leur donner une idée :

LA VIE

Personne ne vous donne de plan détaillé
La route est à sens unique
Lorsque vous vous éveillez, la voiture est déjà en marche...

Extrait numéro deux

Dans le prochain extrait, John V. Hicks fait référence à un conte de fées bien connu, mais en modifie notre perception.

SONNET POUR UNE PETITE FILLE

T’embrasser, je ne puis, grenouille, bien que tu sois
un prince en désordre d’anatomie
Même s’il y a du vrai dans ce que tu dis
et que ton désenvoutement n’attende que moi
Pour frapper les forces des ténèbres et te libérer toi
des fers de la sorcière, laisse le jour J
dont tu souhaites l’aurore, devenir une voie éblouie...

Ce poème s’inspire de « Le Prince grenouille ». M. Hicks a choisi de faire parler la fille (la future princesse grenouille). Dans les contes, les personnages luttent rarement avec les difficultés du monde réel, mais la « petite fille » de Hicks semble devoir y faire face. Avec Harry Potter, peu d’élèves auront de la difficulté avec des termes tels que « désenvoutement », mais pourraient avoir besoin d’aide avec « désordre d’anatomie » et « fers ».

Voici quelques façons de guider les élèves à travers ce poème.

1. Complétez le sonnet tout en gardant un schéma rythmique régulier (qui semble être ABBA, ABBA. Ils pourront ainsi terminer les six dernières lignes avec CDCDCD, ou CDECDE »). Dites aux élèves que leur travail est de suggérer pourquoi la petite fille ne peut pas embrasser la grenouille et ainsi la désenvouter. Est-ce à cause d’une expérience précédente? Parce qu’elle ne croit pas aux fins heureuses? Ou est-ce qu’elle trouve simplement les amphibiens trop dégueu?

2. Invitez les élèves à écrire leur propre poème, en utilisant un conte de fées différent. Leur tâche est d’écrire selon le point de vue d’un des personnages d’un conte de fées bien connu, mais de faire dire ou de faire faire au personnage quelque chose de différent de ce qui arrive dans l’original. Par exemple, Hansel et Gretel décident de rester avec la sorcière au lieu de retourner avec leurs ennuyeux parents :
« Qui peut résister à une maison faite de biscuits, de bonbons?
Et elle m’a promis de m’apprendre à faire des gâteaux
Elle est bien meilleure que les chefs non-sorciers à la télévision... »

Extrait numéro trois

Finalement, voici un court extrait du poème « Word Drummers » du poète Crie Marvin Francis. Les poètes sont toujours conscients du son et du rythme des mots, qu’ils écrivent en vers égaux ou nom. Aujourd’hui, en musique et en performances, le rap le hip-hop et le « spoken word » continuent cette tradition, tout en vendant des millions d’albums.

« ces mots batteurs travaillent avec acharnement et jettent violemment
les mots dans un paysage français comme des bouteilles brunes de bière 
balancées d’un siège arrière sur une route
de campagne battant l’air des mots de tortue rampent lentement sortant
du verre brisé »

D’abord, demandez aux élèves de lire cet extrait à voix haute, tout en insistant le plus possible sur le rythme. Demandez-leur de trouver les rimes et les autres échos de son qui sont dissimulés ici (« travaillent/viollemment/bouteilles... » « batteurs/tortue/battant...” Y a-t-il un élève dans la classe qui a un bon sens du rythme et qui puisse donner un rythme (sur des boîtes ou des cruches d’eau vident, si vous n’avez pas de tambour sous la main), et trouver la cadence de ces lignes pendant que quelqu’un d’autre les lit.
Ensuite, vous pouvez leur demander d’essayer quelques réponses :

1. Écrivez un poème qui répond à la question “quels sont les mots de la tortue et où s’en vont-ils? » Les tortues vivent longtemps, que feront ces mots de tortue lorsqu’ils auront échappé les bouteilles brisées?

2. Mettez-les au défi de devenir eux-mêmes des « batteurs de mots ». Ils peuvent y arriver en écrivant un poème qui pourrait être intitulé « Le nouveau mot du batteur » (« ou le nouveau monde du batteur ») qui possède un rythme fort, avec ou sans rime. Dites-leur que le sens a moins d’importance que le son : imaginez seulement une liste de mots, d’images qui continuent d’avancer dans le rythme et qui nous amènent vers leur propre but. Voici un exemple :

Tristesse, liesse, ne diluent pas ma rudesse
Je suis le sanglier qui fait s’engeuler les chasseurs
Poéticien de mauvais aloi
Ne m’assène pas tes lois

John Oughton est l’auteur de quatre livres de poésie, alors qu’un cinquième sera publié à la fin de la prochaine année, de plus de 300 articles, critiques et entrevus. Membre de la Ligue canadienne des poètes, éditeur de « Poetry Markets for Canadians » et ancien éditeur de www.youngpoets.ca. Il travaille comme professeur au Centennial College de Toronto.